Poésie et mathématiques

Poésie et mathématiques

Quand vers, alexandrins et arithmétique
Créent de très beaux instants heureux et magiques…

Il est faux de penser que ce qui a trait aux lettres n’a rien à voir avec les chiffres.

Selon moi, il y a des liens forts entre maths et poésie.

Tout d’abord, la forme des poèmes peut être mathématique. Parmi les formes de poèmes, certaines suivent des règles très codifiées.

« Si la plupart des poètes modernes refusent quelque forme fixe que ce soit, il n’en a pas été ainsi jusqu’au début du vingtième siècle : les contraintes numériques et combinatoires étaient considérées comme un auxiliaire indispensable de la création artistique, plaçant ainsi l’arithmétique au cœur même de la poésie », rappelle Julien Moreau, dans une revue éditée par l’Apmep, association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public.

Extrait de Astérix et Cléopâtre (René Goscinny et Albert Uderzo, Dargaud, 1965)

Il est nécessaire de compter les syllabes pour écrire en alexandrins (vers composé de 12 syllabes).

Il faut compter les vers pour composer un quatrain (forme poétique composée de quatre vers, présentant généralement divers schémas de rimes comme le schéma alterné ABAB très répandu).

Et prenons le cas d’un sonnet. Souvent composé de vers contenant le même nombre de syllabes, le sonnet est un poème qui comprend deux quatrains suivis de deux tercets (strophe de trois vers).

Heureux qui comme Ulysse, Joachim Du Bellay. Gallica BnF

Plus courts, les haïkus sont également codifiés. L’association francophone de haïku, rappelle que le « le haïku est un court poème, né au Japon à la fin du 17° siècle. En Occident, il s’écrit principalement sur trois lignes selon le rythme court / long / court : 5 / 7 / 5 syllabes dans sa forme classique. »

Plus récents et plus mathématiques encore : les « fibs » ! En 2006, un scénariste de Los Angeles, a proposé sur son blog d’écrire des poèmes de six vers obéissant aux règles de la suite de Fibonacci (le nombre de syllabes de chaque vers est la somme des syllabes des deux vers précédents. Le premier vers doit donc comporter une syllabe, le deuxième, 0+1 syllabe, le troisième vers 1+1 2 syllabes, etc. (Si vous êtes fans du Da Vinci Code vous vous souvenez peut-être que cette suite est la clé de l’un des premiers indices dans l’enquête…).

Rappelons que l’Oulipo (pour « Ouvroir de littérature potentielle »), groupe de recherche littéraire français fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain et poète Raymond Queneau, est célèbre pour les contraintes mathématiques que peuvent se fixer ses adeptes, parmi d’autres contraintes qui ont pour objectif de doper leur créativité !

Autre lien entre poésie et mathématiques : le thème même de la poésie.

« Le cercle » de Marcel Pagnol commence ainsi :

La circonférence est fière
D’être égale à 2πR ;
Et le cercle est tout joyeux
D’être égal à πR².

Jean-Luc Moreau, écrivain et poète contemporain, a écrit « Géométrie », une poésie qui figure dans son ouvrage pour enfants « Poèmes de la souris verte » (Le Livre de poche jeunesse, 2010)

Deux droites parallèles
Depuis longtemps s’aimaient.
– Nous toucher, disaient-elles.
Le pourrons-nous jamais ?
Messieurs les géomètres
Nous parlent d’infini ;
C’est bien beau de promettre,
Mais tant de kilomètres
Ça donne le tournis !
– Si le sort vous accable,
Leur répondis-je alors,
Rapprochez-vous, que diable,
Rapprochez-vous encore !
Ma remarque opportune
Leur fut d’un grand secours :
Il n’en reste plus qu’une,
Quel beau roman d’amour !

Olivier Hénocque est l’auteur d’un recueil qui s’adresse aux élèves du primaire : « Poèmes mathématiques » (Éditions Tooleereeloo, 2013). Arithmétique, géométrie et grandeurs et mesures se déclinent en vers et en prose dans son livre :

Une soustraction gourmande
Jacques en a soustrait deux,
Il en restait dix-huit.
Julie en a enlevé trois,
Il en restait quinze. Pierre en a retiré un
Il en restait quatorze.
Sophie en a prélevé deux
Il en restait douze.
Luc en ôté sept,
Il en restait cinq.
Martine a pris les cinq derniers,
Il n’en reste plus…
Soustraire, enlever, retirer, Prélever, ôter ou prendre,
Autant de verbes pour expliquer
Ce qu’il est advenu de vingt bonbons
Abandonnés sur cette table

Mémoriser et retenir les tables de multiplication devient plus facile et amusant grâce aux poèmes et chansons. Jean Tardieu a publié, en 1947, un recueil de poésies, chacune ayant pour thème une table particulière. Cet ouvrage, destiné aux enfants, avait pour titre «Il était une fois, deux fois, trois fois … ou La table de multiplication en vers ». Il a été réédité par Gallimard sous le titre « Je m’amuse en rimant ».

Voici un extrait : « Les sept nains » :

La princesse Blanche-Neige,
Chez les sept nains qui la protègent,
Lave, nettoie, époussette,
Sept fois un, sept
Lorsqu’une vieille aux jambes torses,
Sept fois deux, quatorze,
Lui dit : « Prends ce beau fruit, tiens! »
Sept fois trois, vingt et un,
Mais un des nains frappe à la vitre,
Sept fois quatre, vingt-huit,
Et lui dit : « Garde-toi bien »,
Sept fois cinq, trente-cinq,
« De mordre à ce fruit dangereux »,
Sept fois six, quarante-deux,
« C’est un poison qu’elle t’offre! »
Sept fois sept, quarante-neuf,
La vieille, dans les airs, s’enfuit…
Sept fois huit, cinquante-six.
Et la Princesse des bois,
Sept fois neuf, soixante-trois,
Est sauvée par ses amis,
Sept fois dix, soixante-dix. 

Et pour briller en société en énonçant une centaine de décimales de Pi, les « piems » peuvent apporter une aide précieuse ! La longueur de chaque mot donne une décimale. Le poème de Maurice Decerf permet ainsi de retenir plus de 120 décimales ! (le 0 étant codé par des mots de dix lettres, la ponctuation ne codant aucune valeur).

Que j’aime à faire apprendre ce nombre utile aux sages ! 3 1 4 1 5 9 2 6 5 3 5 
Immortel Archimède, artiste ingénieur, 8 9 7 9
Qui de ton jugement peut priser la valeur ? 3 2 3 8 4 6 2 6
Pour moi, ton problème eut de pareils avantages. 4 3 3 8 3 2 7 9
Jadis, mystérieux, un problème bloquait 5 0 2 8 8
Tout l’admirable procédé, l’œuvre grandiose 4 1 9 7 1 6 9
(…)

Je ne peux conclure cet article sans avoir une pensée pour Raymond Devos dont les textes nous amusent et nous régalent. Des textes de sketchs, certes. Mais poétiques ! «Parler pour ne rien dire » est resté dans les mémores de chacun :

Mesdames et messieurs…, je vous signale que je vais parler pour ne rien dire.
(…)
Mais, me direz-vous, si nous parle pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ?
Eh bien de rien ! De rien !
Car rien… ce n’est pas rien !
La preuve, c’est qu’on peut le soustraire.
Rien moins rien = moins que rien !
Si l’on peut trouver moins que rien, c’est que rien vaut déjà quelque chose !
On peut acheter quelque chose avec rien !
En le multipliant !
Une fois rien… c’est rien !
Deux fois rien… ce n’est pas beaucoup !
Mais trois fois rien !… Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose… et pour pas cher !
Maintenant, si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien :
Rien multiplié par rien = rien.
Trois multiplié par trois = neuf.
Cela fait : rien de neuf !

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